SITUATIONSHIP : le grand désajustement amoureux à l’ère de l’indétermination
Depuis le tournant des années 2010, les sociétés occidentales connaissent une transformation d’une ampleur inédite dans leurs structures affectives. Cette mutation ne saurait être réduite à l’essor des applications de rencontre ou à la circulation virale d’un lexique numérique désormais familier – ghosting, orbiting, benching, breadcrumbing, cuffing season. Ces mots, issus des plateformes, fonctionnent comme des symptômes linguistiques : ils signalent moins des pratiques nouvelles qu’une recomposition profonde de l’imaginaire amoureux, des économies psychiques et des cadres sociaux de l’intimité.
Au cœur de cette recomposition se trouve une forme relationnelle qui, jusqu’à récemment, ne disposait d’aucune désignation stabilisée : le situationship. Ni couple, ni amitié, ni relation libre au sens classique, le situationship désigne une configuration paradoxale : un lien durable, émotionnellement investi, parfois sexuellement actif, mais dépourvu de reconnaissance symbolique, de cadre institutionnel et de projection partagée. Ce n’est pas une étape vers autre chose ; c’est un régime relationnel autonome, caractérisé par le flou, la réversibilité et la suspension de l’avenir.
L’émergence de cette forme ne saurait être comprise comme une simple dérive générationnelle ou comme un symptôme psychologique individuel. Elle constitue au contraire l’expression relationnelle d’un basculement structurel plus large, qui affecte simultanément les régimes de temporalité, les économies du désir, les rapports au futur, les identités de genre et les conditions matérielles de l’existence. Le situationship apparaît ainsi comme une forme-souche de l’intimité contemporaine, c’est-à-dire comme une matrice à partir de laquelle se reconfigurent les autres modalités du lien amoureux.
Pour comprendre ce basculement, il est nécessaire de déplacer le regard vers deux transformations préalables, souvent considérées comme secondaires mais qui, en réalité, structurent l’ensemble du champ relationnel : d’une part, la métamorphose du crush, devenu une scène d’auto-analyse émotionnelle hyper-réflexive ; d’autre part, la dématérialisation du flirt, désormais gouverné par des micro-signaux numériques, asynchrones et réversibles. Ces deux formes, qui relevaient autrefois du préambule, acquièrent aujourd’hui une autonomie propre et fonctionnent comme des dispositifs de régulation affective adaptés à un monde saturé d’incertitude.
Ce texte propose d’interpréter le situationship comme le produit d’une double dynamique :
— une désinstitutionnalisation du couple, c’est-à-dire l’effondrement des cadres symboliques et normatifs qui structuraient historiquement la conjugalité ;
— une rationalisation de l’intime, au sens où les émotions, les engagements et les vulnérabilités sont désormais gérés selon des logiques d’optimisation, de minimisation du risque et de préservation psychique.
C’est dans cet entrelacs de facteurs économiques, culturels, technologiques et subjectifs que s’inscrit la nouvelle grammaire de l’amour.
ENCADRÉ 1
La désynchronisation des sexes : le nouveau séisme sociologique**
L’un des moteurs les plus puissants de la recomposition contemporaine de l’intime réside dans une désynchronisation structurelle entre les trajectoires féminines et masculines. Depuis la fin des années 2000, les deux sexes n’habitent plus le même horizon temporel, ni le même imaginaire de projection.
Les jeunes femmes investissent massivement l’enseignement supérieur, accèdent plus tôt à l’autonomie financière, intègrent des normes d’indépendance et de réflexivité, et développent des attentes relationnelles fondées sur l’égalité symbolique et la réciprocité émotionnelle. À l’inverse, une partie croissante des jeunes hommes se trouve prise dans des logiques de décrochage scolaire, de ressentiment culturel et de radicalisation numérique, nourries par des récits masculinistes qui mettent en scène la perte d’agentivité et désignent l’émancipation féminine comme une menace.
Il en résulte une incompatibilité croissante des scripts amoureux. Les femmes, plus lucides sur les coûts matériels, domestiques et émotionnels du couple, ne perçoivent plus dans la conjugalité traditionnelle un espace d’épanouissement. Les hommes, socialisés dans des modèles de virilité agonistique, peinent à répondre aux exigences relationnelles contemporaines.
Le situationship apparaît alors comme une forme relationnelle d’ajustement : il permet une intimité minimale dans un monde où les sexes ne se projettent plus dans le même futur.
CHAPITRE I
Généalogie du situationship : naissance d’une relation sans horizon**
1.1. Une catégorie indigène pour un vécu sans nom
Le terme situationship n’est pas né dans les laboratoires de la sociologie, mais dans les espaces numériques où les individus tentent de mettre des mots sur des expériences affectives inédites. À la différence de notions théoriques telles que la “relation pure” (Giddens) ou l’“amour liquide” (Bauman), le situationship est une catégorie vernaculaire, forgée par les acteurs eux-mêmes pour désigner une situation qui ne correspond à aucun script hérité.
Cette origine profane n’est pas anodine. Elle révèle un moment de désajustement symbolique : les institutions et les récits traditionnels ne parviennent plus à donner sens aux pratiques émergentes. Le langage ordinaire devient alors un espace de production de catégories, où se cristallisent les premières tentatives de compréhension.
Le succès du terme tient à sa capacité à capter l’ambivalence constitutive de cette forme relationnelle : être avec quelqu’un sans être “en couple”, partager sans promettre, durer sans se projeter.
1.2. La rupture avec la narrativité amoureuse moderne
La conjugalité moderne reposait sur une dramaturgie linéaire, au sens où chaque relation était censée suivre une progression identifiable : rencontre, flirt, engagement, cohabitation, mariage, parentalité. Cette séquence assurait une intelligibilité sociale des trajectoires affectives.
Le situationship rompt radicalement avec cette narrativité. Il n’est pas un moment transitoire, mais une suspension durable. Il ne conduit pas à une reconnaissance institutionnelle ; il s’installe dans une temporalité sans téléologie, où l’absence d’évolution devient la condition même de la stabilité.
1.3. Les conditions structurelles de son émergence
Cette forme ne peut être comprise indépendamment de son contexte. Elle s’inscrit dans un monde marqué par :
— la précarité économique,
— la fragmentation des carrières,
— l’instabilité résidentielle,
— la plateformisation de la rencontre,
— la montée de l’anxiété et du self-care,
— et la désynchronisation des sexes (voir encadré 1).
Dans ce cadre, le situationship apparaît comme une stratégie relationnelle rationnelle, permettant de maintenir un lien sans en assumer les coûts structurels.
CHAPITRE II — LE CRUSH : GÉNÉALOGIE D’UNE MATRICE ÉMOTIONNELLE À L’ÈRE NUMÉRIQUE
2.1. Le crush comme scène inaugurale de l’économie affective moderne
Longtemps relégué au rang d’expérience adolescente, le crush occupe désormais une place centrale dans l’économie psychique contemporaine. Il n’est plus simplement un frisson passager ou une projection naïve : il constitue un dispositif structurant du rapport à l’autre, une scène fondatrice où s’élabore la manière même d’entrer en relation.
Ce déplacement est révélateur d’une transformation profonde : l’amour ne se vit plus d’abord dans la rencontre, mais dans l’anticipation contrôlée de celle-ci.
Le crush agit comme un théâtre intérieur au sens freudien : un espace où le sujet met en scène ses désirs, ses peurs, ses idéaux, sans jamais les confronter au réel. Mais là où ce théâtre était autrefois éphémère, il devient aujourd’hui une zone d’habitation durable de l’affect.
2.2. Du fantasme romantique à l’auto-surveillance émotionnelle
Dans les sociétés pré-numériques, le crush restait largement privé, opaque, inscrit dans une temporalité courte. L’ère des plateformes transforme radicalement ce régime.
TikTok, Instagram, Reddit, YouTube produisent une pédagogie massive du désir, où chaque émotion est décrite, classée, normée, transformée en symptôme.
Les millions de vidéos consacrées au crush n’enseignent pas seulement comment reconnaître un sentiment ; elles enseignent comment se sentir.
Le désir devient un objet de connaissance de soi, soumis à une grammaire psychologisante qui transforme l’affect en donnée à interpréter.
Ainsi, le crush n’est plus une éruption de l’inconscient, mais une expérience monitorée, prise dans une boucle d’auto-observation permanente.
2.3. Le crush comme technologie du risque zéro
Cette hyper-réflexivité répond à une exigence centrale de l’époque : réduire l’exposition émotionnelle.
Dans un monde où l’humiliation, le rejet et l’échec sont amplifiés par la visibilité numérique, le crush devient une zone tampon.
On peut y investir sans se dévoiler, y aimer sans être vu, y désirer sans perdre.
Le crush est ainsi une simulation relationnelle : il permet de vivre une relation intérieurement, sans en subir les conséquences sociales ou affectives.
Il incarne ce que l’on pourrait appeler une intimité sans réciprocité, une forme d’attachement unilatéral mais psychiquement maîtrisé.
2.4. Temporalité suspendue et esthétisation du manque
Le crush contemporain n’aspire plus nécessairement à sa résolution. Il se prolonge, se cultive, s’esthétise.
La souffrance légère, l’attente, la tension deviennent des ressources émotionnelles, presque recherchées.
Ce régime affectif correspond à une temporalité sans avenir, où l’intensité se nourrit de sa propre suspension.
Le crush devient ainsi une esthétique du possible non advenu, une forme de jouissance mélancolique parfaitement compatible avec le situationship.
2.5. Du crush au situationship : continuité structurelle
Le passage du crush au situationship n’est pas une rupture, mais une continuité logique.
Le crush fournit le modèle :
— investissement sans réciprocité,
— intensité sans engagement,
— désir sans projection.
Le situationship en est la traduction intersubjective.
Ce qui, dans le crush, était un théâtre intérieur, devient dans le situationship un dispositif relationnel partagé, où deux sujets cohabitent dans une intensité sans horizon.
CHAPITRE III — LE FLIRT : DÉMATÉRIALISATION, GOUVERNEMENT DU DÉSIR ET TECHNOLOGIE DE L’AMBIGUÏTÉ
3.1. Le flirt comme dispositif historique de médiation du désir
Dans les sociétés occidentales modernes, le flirt a longtemps constitué une zone intermédiaire entre le fantasme et la relation, entre le regard et le toucher, entre l’imaginaire et l’acte. Il permettait d’ouvrir un espace de jeu où le désir pouvait circuler sans se dire, se tester sans se figer, s’exposer sans se compromettre.
Le flirt n’était pas seulement une pratique ; il formait un dispositif social de régulation du désir, permettant d’articuler spontanéité et norme, transgression et reconnaissance.
Historiquement, ce dispositif reposait sur une grammaire corporelle : regards prolongés, postures, micro-contacts, proximités calculées. Chaque geste constituait un signe ambigu, susceptible d’être interprété de plusieurs manières, ce qui permettait de préserver une zone de retrait symbolique en cas de refus. Le flirt était ainsi une pratique risquée, mais structurante, dans laquelle le sujet engageait son corps, son image, sa capacité à être affecté.
3.2. La rupture numérique : de la scène corporelle à l’interface
La généralisation des plateformes a profondément reconfiguré ce dispositif. Le flirt ne disparaît pas ; il se dématérialise.
Ce qui se jouait autrefois dans l’espace public — bars, écoles, lieux de sociabilité — se déplace désormais dans des espaces numériques asynchrones, gouvernés par des interfaces et des algorithmes.
Les signes du flirt deviennent des micro-gestes numériques :
une story vue à répétition,
un message laissé sans réponse puis relancé,
un emoji équivoque,
un like tardif sur une photo ancienne.
Ces gestes sont faiblement engagés, mais chargés de sens. Ils instaurent une économie de l’ambiguïté où le désir circule sous forme de signaux faibles, interprétables, réversibles. Le flirt devient un brouhaha sémiotique, une danse attentionnelle qui remplace la chorégraphie des corps.
3.3. Le flirt comme technologie morale du consentement
Cette transformation n’est pas seulement technique. Elle répond à une mutation morale profonde : la nécessité de sécuriser l’interaction.
Dans un contexte marqué par la centralité du consentement, par la peur du malentendu et par la médiatisation des conflits intimes, le flirt numérique agit comme une zone tampon. Il permet de tester l’intérêt de l’autre sans intrusion corporelle, d’exprimer un désir sans exposer son corps à une interprétation immédiate.
Le flirt devient ainsi une technologie du consentement à distance, une manière de déplacer la négociation du désir vers un espace où le refus peut être silencieux, progressif, non dramatique. Ce déplacement réduit le risque, mais transforme aussi la nature même de la rencontre.
3.4. Gouvernement du désir et subjectivation algorithmique
Le flirt numérique est également pris dans un régime de gouvernement algorithmique.
Les plateformes ne se contentent pas de mettre en relation ; elles orientent les comportements, modulent les rythmes, suggèrent des gestes, produisent des attentes. Le désir devient un flux mesuré, optimisé, mis en circulation selon des logiques de visibilité, de rareté artificielle et de récompense intermittente.
Dans ce cadre, le flirt cesse d’être une initiative spontanée ; il devient une pratique assistée, structurée par des architectures techniques qui conditionnent ce qui est visible, désirable, possible.
3.5. Le flirt comme infrastructure du situationship
Enfin, le flirt dématérialisé constitue le socle sémiotique du situationship.
Il en partage les principes :
— ambiguïté maintenue,
— réversibilité permanente,
— intensité faible mais continue,
— absence de seuil.
Le flirt n’ouvre plus vers la relation ; il entretient la suspension.
Il ne prépare pas le passage à l’engagement, mais stabilise l’indétermination.
Il devient ainsi l’infrastructure affective d’un régime relationnel où l’on peut rester “presque” sans jamais devenir.
CHAPITRE IV — LE SITUATIONSHIP : ANATOMIE D’UNE RELATION SANS HORIZON
4.1. Une forme relationnelle autonome
Le situationship ne doit pas être compris comme une étape immature ou une relation inachevée, mais comme une forme relationnelle autonome, dotée de sa propre cohérence interne.
Il constitue un régime d’intimité spécifique, qui ne renvoie ni au couple classique, ni à l’amitié, ni à la relation libre, mais à une configuration hybride où la proximité affective cohabite avec l’absence de statut.
Cette autonomie s’explique par un renversement fondamental : ce qui, historiquement, constituait un manque (l’absence d’engagement, de projection, de reconnaissance) devient ici une condition de possibilité.
Le situationship existe précisément parce qu’il refuse d’être nommé, car toute nomination introduirait une dette symbolique, une exigence de futur, une asymétrie de pouvoir.
4.2. La psychodynamique du flou
Le flou n’est pas un défaut du situationship : il en est le principe organisateur.
Dans un monde saturé d’incertitudes économiques, climatiques, politiques et existentielles, l’indétermination devient une stratégie de préservation psychique.
Elle permet d’éviter l’angoisse liée à la perte, à l’abandon, à l’échec, en maintenant la relation dans une zone de réversibilité permanente.
Ce flou agit comme une clôture invisible : il protège le sujet de l’excès d’affect, tout en lui offrant une proximité suffisante pour ne pas sombrer dans la solitude.
Il constitue une forme d’“immunité affective”, au sens où l’on module l’intensité pour éviter la contamination émotionnelle.
4.3. Une temporalité suspendue
Le situationship est inscrit dans une temporalité spécifique : celle d’un présent sans futur.
Il ne se projette pas, ne se raconte pas, ne se pense pas comme une trajectoire.
Il se maintient dans une répétition de micro-rituels : messages, appels brefs, réactions, rencontres sporadiques.
Cette temporalité correspond à une compression du temps propre aux sociétés contemporaines, décrite par Hartmut Rosa : l’avenir cesse d’être un horizon, pour devenir une source d’angoisse.
Le situationship neutralise cette angoisse en abolissant la projection.
4.4. Réversibilité et gouvernement de soi
Le situationship est structuré par le principe de réversibilité permanente.
On peut entrer, rester, ralentir, disparaître, revenir, sans que cela ne nécessite de justification explicite.
Cette fluidité est profondément compatible avec une subjectivité façonnée par le néolibéralisme, qui valorise l’autonomie, la flexibilité et la capacité d’auto-ajustement.
Ainsi, le situationship devient une technologie de gouvernement de soi, où chacun gère son implication comme une ressource, évite l’excès, optimise sa disponibilité.
4.5. L’illusion de stabilité
Le paradoxe central du situationship réside dans sa capacité à produire une stabilité apparente à partir de l’instabilité structurelle.
Tant que personne ne demande de clarification, la relation peut durer.
Mais cette stabilité repose sur un contrat implicite : ne rien exiger, ne rien nommer, ne rien projeter.
Ce contrat produit une intensité douce, mais aussi une précarité constitutive.
4.6. De la scène intérieure à la scène intersubjective
Ce qui, dans le crush, était un théâtre intérieur, et ce qui, dans le flirt, était une danse sémiotique, devient dans le situationship une scène intersubjective partagée.
Deux subjectivités cohabitent dans une intensité sans horizon, où l’indétermination est à la fois le ciment et la limite du lien.
ENCADRÉ 2
Le couple comme charge : l’économie affective asymétrique**
L’une des clés majeures pour comprendre la désaffection contemporaine vis-à-vis du couple institutionnel réside dans la transformation du couple en dispositif extractif pour les femmes.
Les travaux d’Arlie Hochschild sur la “seconde journée”, prolongés par ceux d’Eva Illouz sur la “charge émotionnelle”, ont montré que la relation hétérosexuelle repose encore massivement sur une division inégale du travail domestique, symbolique et affectif.
Les femmes assurent la majorité :
— de la gestion logistique du foyer,
— de la régulation émotionnelle du partenaire,
— de la médiation des conflits,
— de l’entretien du lien social,
— et du care quotidien.
Cette charge invisible produit un déséquilibre structurel : la relation devient un espace où la femme donne davantage qu’elle ne reçoit.
Dans un contexte où l’autonomie, la santé mentale et la réussite personnelle sont valorisées, le couple apparaît non plus comme un refuge, mais comme un coût.
Le situationship, en réduisant les obligations, permet de conserver une intimité sans endosser cette surcharge. Il devient ainsi une forme de résistance pragmatique face à une conjugalité historiquement asymétrique.
ENCADRÉ 3
L’effondrement des institutions amoureuses : mariage, famille, natalité**
Les données démographiques contemporaines témoignent d’un basculement historique : dans la majorité des pays développés, le désir de mariage et de parentalité recule fortement, en particulier chez les femmes.
Cette désaffection ne traduit pas une crise de l’amour, mais une crise des cadres institutionnels qui structuraient autrefois la conjugalité.
Ces institutions reposaient sur :
— une division sexuée du travail,
— une dépendance économique féminine,
— une stabilité professionnelle masculine,
— une temporalité linéaire,
— un avenir prévisible.
Or ces conditions se sont effondrées.
Dans un monde marqué par la précarité, l’incertitude et la désynchronisation des trajectoires, les formes classiques du couple apparaissent inadaptées aux réalités vécues.
Le situationship, en tant que relation sans institution, s’inscrit paradoxalement mieux dans ce nouveau contexte.
Il ne promet pas de futur, ne s’appuie pas sur la reproduction sociale, et se contente d’une co-présence ajustable entre deux subjectivités fragiles.
CHAPITRE V — ÉCONOMIE POLITIQUE DE L’INTIME : DISPOSITIFS, RESSOURCES, RISQUES
5.1. Le passage d’une conjugalité institutionnelle à une conjugalité gestionnaire
L’un des points aveugles des lectures “culturelles” du situationship est de sous-estimer combien la forme relationnelle dépend des structures économiques et des régimes d’incertitude. La conjugalité classique (mariage, cohabitation, projet d’enfants) présupposait un monde relativement prédictible : accès possible au logement, trajectoires professionnelles lisibles, normes partagées, distribution sexuée stable des rôles. Or la modernité tardive inverse ce cadre. Le monde devient plus instable, moins lisible, et l’individu est sommé de produire de la cohérence à partir de fragments. Cette contrainte se transpose mécaniquement dans l’amour.
Le situationship apparaît alors comme une forme de conjugalité gestionnaire : une relation qui ne vise pas l’institution mais l’ajustement, qui ne promet pas un avenir mais organise une présence, qui ne s’enracine pas dans la durée mais dans la capacité de modulation. Autrement dit, il s’agit d’un lien gouverné par la question : qu’est-ce que je peux supporter, psychiquement, matériellement, temporellement, aujourd’hui ?
5.2. Le capitalisme affectif : rationalisation, comparabilité, optimisation
Les analyses d’Eva Illouz ont ceci de décisif qu’elles montrent que le capitalisme n’a pas seulement “influencé” l’amour : il en a remodelé les formes cognitives. Les individus apprennent à traiter leurs émotions comme des signaux à optimiser et leurs relations comme des actifs plus ou moins rentables en termes de bien-être, de stabilité, de valorisation de soi. La relation devient un objet de gestion : elle doit être “saine”, “non toxique”, “alignée”, “sécurisante”, “fluide”, “sans drama”.
Cette normativité psychologique, en apparence bienveillante, introduit un régime de contrôle : éviter la dépendance, minimiser le coût émotionnel, réduire les risques de perte de temps, préserver l’identité.
Dans ce cadre, le situationship est moins une absence de désir qu’un désir rationalisé : il permet l’accès à l’intimité tout en évitant la pleine exposition, la dette symbolique et l’engagement irréversible. Il devient une solution optimale dans un univers où le temps est rare, l’énergie mentale saturée, et l’avenir incertain.
5.3. Plateformisation de la rencontre : architecture du choix, économie de l’option
Le rôle des plateformes n’est pas seulement de “mettre en relation”. Elles produisent une architecture du choix qui transforme la psychologie de la décision. Dans un marché de profils, l’option est permanente : on peut toujours “regarder ailleurs”, même sans le faire. Cette possibilité suffit à fragiliser la clôture, car l’engagement se définit précisément comme fermeture partielle des possibles.
Le situationship devient ainsi la forme relationnelle la plus compatible avec une économie de l’option : rester en relation sans fermer le marché. On comprend alors que le flou ne soit pas un bug, mais une fonctionnalité sociale : il autorise le maintien d’un lien tout en préservant la disponibilité subjective à d’autres possibles.
Cette logique n’est pas seulement individuelle : elle structure les normes collectives. L’environnement technique rend socialement plausible l’idée que tout est réversible. L’amour devient une pratique de navigation plutôt qu’une construction.
5.4. L’attention comme monnaie : micro-gestes, rythmes, maintien du lien
Dans ce nouveau régime, la relation se nourrit moins d’actes forts que de micro-transactions attentionnelles. Crary a montré comment le capitalisme tardif colonise les interstices : l’intime est un terrain privilégié de cette colonisation.
Le situationship est un lien “alimenté” par des gestes minimaux mais répétés : vues, likes, réactions, messages courts, allusions, appels tardifs. Ces gestes produisent une présence sans obligation, une continuité sans contrat.
Ce point est crucial : il explique pourquoi le situationship peut durer longtemps. Il ne repose pas sur l’intensité événementielle mais sur la régularité rythmique. Il s’apparente à une économie du maintien, où la relation est entretenue par une perfusion d’attention à faible coût.
5.5. Genre, asymétrie et coût relationnel : pourquoi le flou n’est pas neutre
Il faut ici refuser une idéalisation du flou comme forme “égalitaire”. Dans la plupart des contextes hétérosexuels, l’indétermination n’est pas symétrique : elle peut avantager celui qui souhaite moins d’engagement ou qui possède plus de ressources alternatives (sexuelles, sociales, statutaires). L’indétermination fonctionne alors comme un dispositif de pouvoir discret : ne pas nommer, c’est refuser d’être tenu.
Par ailleurs, les asymétries de charge (domestique, émotionnelle, organisationnelle) décrites dans l’Encadré 2 continuent de structurer les attentes. Beaucoup de femmes perçoivent le couple institutionnel comme une intensification de la charge ; le situationship apparaît comme une manière de préserver l’intimité sans ouvrir la porte à l’extraction conjugale.
Autrement dit : le situationship est aussi un compromis de genre dans une époque où les femmes ont accru leurs ressources d’autonomie, tandis qu’une partie des hommes demeure socialisée à des scripts relationnels plus traditionnels ou plus utilitaristes.
5.6. Psychopolitique de l’auto-préservation : l’intime sous régime thérapeutique
Enfin, on ne peut comprendre le succès du situationship sans analyser la montée d’un régime thérapeutique : la santé mentale devient une valeur suprême, le “bien-être” un impératif moral, et toute intensité affective est suspecte d’être “toxique”. Byung-Chul Han a montré comment la société de la performance produit des sujets épuisés ; cet épuisement se transpose dans la relation, vécue comme un risque supplémentaire.
Le situationship, en tant que relation de basse intensité contrôlée, correspond à ce contexte : il n’est pas seulement pratique ; il est moralement légitime, car il protège l’individu de l’engloutissement affectif. Il est un mode de survie de l’amour dans un monde de vulnérabilités saturées.
CHAPITRE VI — PROSPECTIVES : THÉORIE DES FORMES CONJUGALES À VENIR
Ce chapitre ne doit pas être une liste de tendances. Il doit formuler une hypothèse forte : nous passons d’une conjugalité centrée sur l’institution à une conjugalité centrée sur la coordination. Le couple du XXIᵉ siècle ne se définira plus d’abord par ses rites (mariage, installation, reproduction) mais par sa capacité à articuler deux trajectoires individuelles autonomes dans un environnement instable.
6.1. De l’institution au protocole : la montée des couples “procéduraux”
L’un des effets majeurs de la désinstitutionnalisation est la nécessité de remplacer les normes implicites par des protocoles explicites. Là où le couple traditionnel venait avec un script (rôles, étapes, devoirs, temporalités), le couple contemporain doit inventer sa propre grammaire.
Cela conduit à l’essor de couples “procéduraux” : relations qui fonctionnent par discussions régulières, ajustements, redéfinition des limites, “check-ins” émotionnels. Ce n’est pas un détail : c’est une nouvelle forme d’institution, mais micro-institutionnelle, bricolée, réversible.
Le futur du couple n’est donc pas l’absence de règles, mais la production de règles locales, explicitement négociées.
6.2. La conjugalité modulaire : intensités variables, co-présence flexible
La cohabitation permanente, jadis pivot de la conjugalité, deviendra moins centrale. Les formes LAT (Living Apart Together) et semi-cohabitantes s’étendront, non par “refus d’aimer”, mais parce qu’elles réduisent les coûts : logistiques, émotionnels, domestiques.
On peut anticiper une conjugalité modulaire où la co-présence est variable :
— phases de vie commune,
— phases de séparation spatiale,
— alternances hebdomadaires,
— cohabitation partielle liée au travail, à la parentalité ou à la fatigue psychique.
Le couple devient une structure d’ajustement des rythmes plutôt qu’un espace fixe.
6.3. Temporalité sérielle : le couple en saisons, l’amour en cycles
Une autre transformation majeure concerne la temporalité : le couple cessera d’être pensé comme trajectoire continue vers un futur commun. Il sera vécu comme un cycle : intensifications, pauses, reprises. Les individus, habitués aux temporalités discontinues (travail par missions, déménagements, reconversions), appliqueront cette logique à l’amour.
Ce modèle “sériel” ne signifie pas nécessairement instabilité ; il signifie que la relation est conçue comme compatible avec l’intermittence de la vie. On ne s’engage plus “pour toujours”, mais “tant que cela fonctionne”, selon des critères d’équilibre.
6.4. Pluralisation des attachements : monogamies flexibles et liens polyfonctionnels
Le futur ne se résume pas à la montée du polyamour ; il se caractérise plutôt par une pluralisation plus subtile des liens. De nombreux individus chercheront à répartir les fonctions traditionnellement concentrées dans le couple : sexualité, amitié, soutien émotionnel, projet matériel.
Ainsi émergeront :
— des monogamies flexibles,
— des exclusivités temporaires,
— des relations secondaires assumées,
— des “romantic friendships” ou “quasi-couples” sans sexualité.
L’idée centrale : le couple cesse d’être le monopole de toutes les fonctions relationnelles.
6.5. Le couple comme infrastructure de santé mentale : care, stabilité, limitation de la charge
Un point décisif : la conjugalité future sera jugée moins sur la passion que sur sa capacité à préserver l’intégrité psychique des partenaires. On n’attendra plus du couple qu’il soit un destin romantique, mais qu’il soit une infrastructure de santé mentale : un espace de soutien, de régulation, de care mutuel – sans extraction.
C’est ici que se joue une bifurcation majeure :
— soit la conjugalité se reconfigure vers davantage de symétrie (partage du domestique, du care, du mental load) ;
— soit elle continuera à être perçue comme une charge, et les formes non institutionnelles (situationship, LAT, célibat choisi) progresseront encore.
6.6. Scénarios : trois futurs plausibles de la conjugalité
Pour conclure prospectivement, on peut formuler trois scénarios non exclusifs :
Scénario de la coordination mature : montée de couples négociés, symétriques, modulaires, capables de produire des règles locales et de limiter la charge.
Scénario de la dualisation : polarisation entre couples très institutionnels (souvent conservateurs) et une majorité de liens fluides, intermittents, non nommés.
Scénario de la “solitude relationnelle” : multiplication des attachements faibles, des relations courtes, de l’intimité fragmentée, en réponse à la fatigue psychique et à la défiance.
Dans les trois cas, le couple du futur ne sera pas “moins important” : il sera autrement important. Il cessera d’être un cadre unique et deviendra un ensemble de formats, plus ou moins institutionnalisés, adaptés aux contraintes et aux aspirations d’une époque instable.
CONCLUSION
Le situationship comme forme-souche de l’amour contemporain**
Le situationship n’est ni une anomalie générationnelle, ni un simple symptôme de désorientation affective. Il constitue la forme-souche d’un nouvel âge de l’intime, une structure relationnelle cohérente, historiquement située, qui émerge au croisement de plusieurs transformations majeures : désinstitutionnalisation de la conjugalité, plateformisation du désir, rationalisation émotionnelle, désynchronisation des sexes, effondrement des récits linéaires de vie et montée d’une psychopolitique de l’auto-préservation.
Ce qui se donne aujourd’hui comme flou, indétermination ou refus de l’engagement n’est pas d’abord une carence morale ; c’est une stratégie d’adaptation. Dans un monde où les trajectoires sont fragmentées, où l’avenir n’offre plus de garanties, où le coût psychique et matériel de l’engagement s’est accru, l’individu apprend à aimer sous contrainte. Le situationship devient alors la grammaire minimale d’une intimité possible : une manière de maintenir du lien sans se livrer à l’irréversibilité, de partager sans se perdre, d’être avec sans être pris.
Le déplacement est radical. Là où l’amour moderne reposait sur la projection, la promesse et l’institution, l’amour contemporain se reconfigure autour de la coordination, de l’ajustement et de la modulation. Le couple cesse d’être un destin pour devenir un dispositif, une infrastructure relationnelle provisoire au service de deux trajectoires autonomes. La question n’est plus “où allons-nous ensemble ?” mais “que pouvons-nous soutenir ensemble, ici et maintenant ?”.
À travers le crush hyper-réflexif, le flirt dématérialisé et le situationship stabilisé, se dessine une nouvelle économie de l’affect fondée sur le contrôle de l’exposition, la gestion du risque et la préservation de l’intégrité psychique. Le désir ne disparaît pas ; il se reconfigure. Il apprend à circuler à basse intensité, à se fragmenter, à se rythmer par micro-signaux, à s’inscrire dans des temporalités discontinues. L’amour devient un flux plus qu’un projet, une présence plus qu’une promesse.
Cette mutation n’est pas sans ambivalence. Le situationship protège, mais il précarise ; il apaise, mais il suspend ; il offre, mais il ne garantit pas. Il révèle ainsi une tension constitutive de notre époque : le besoin vital de lien coexiste avec une méfiance croissante envers toute forme d’attachement durable. La relation est à la fois désirée et redoutée, recherchée et tenue à distance. C’est dans cet entre-deux que se déploie la nouvelle ontologie de l’intime.
Il serait pourtant erroné d’y voir une simple régression. Le situationship ouvre aussi un champ expérimental. Il rend visibles les asymétries, met en crise les modèles hérités, oblige à interroger les normes implicites de la conjugalité. Il contraint à penser l’amour autrement que comme fusion, possession ou accomplissement de soi. Il invite à concevoir des formes relationnelles capables d’articuler autonomie et présence, singularité et réciprocité, liberté et responsabilité.
En ce sens, le situationship n’est pas la fin de l’amour, mais son reformatage. Il marque le passage d’une intimité fondée sur l’institution à une intimité fondée sur la négociation ; d’une conjugalité définie par des rôles à une conjugalité définie par des processus ; d’un récit collectif à une cartographie de trajectoires.
Le futur de l’amour ne sera ni le retour nostalgique au couple fusionnel, ni la dissolution totale des liens, mais une pluralité de formes — modulaires, sérielles, négociées, parfois institutionnelles, parfois fluides — qui auront en commun de chercher non plus la totalité, mais la viabilité. Aimer ne consistera plus à se promettre un monde commun, mais à inventer des manières de coexister dans un monde incertain.
Le situationship est le premier langage de cette époque.
Il dit moins ce que nous refusons que ce que nous tentons, prudemment, de rendre possible.


Fantastique. Merci pour votre texte